portrait

Pierre Chareau (1883-1950)

 

Meublier, selon sa propre expression, il devient dès 1921 et pour la décennie à venir, le créateur le plus surprenant de l'art-déco.

 

Injustement classé dans cette rubrique, il est par la rudesse de son travail, la rigueur dans le choix des matériaux, le moins "déco" de l'art-déco. Architecte en toutes choses par le biais du mobilier, du luminaire, il invente un alphabet de formes combinatoires permettant plusieurs solutions. Cependant, c'est la qualité intrinsèque de l'espace récepteur qui prescrit le choix définitif.

 

Par cette vision, il inverse les rapports et met en œuvre des solutions si insolites qu'il faudra attendre la fin du vingtième siècle pour en mesurer l'importance.

 

Aujourd'hui, cent vingt quatre ans aprés sa naissance, la modernité de ce qu'il sut créer n'est encore que partiellement admise. Collectioneur de Picasso et de Mondrian, il interrogea la peinture avec tant de force qu'il sut dire la même chose mais à travers une lampe ou d'autres objets d'apparence fort modeste.

 

Dans l'œuvre de Pierre Chareau l'appareil d'éclairage occupe un espace spécifique, échappe aux méthodes de création, de développement employées pour sa production mobilière.

Contrairement à la lente maturation stylistique des premiers meubles au bureau métal/bois de 1926, le luminaire trouve dès 1922/23, sans l'ombre d'une hésitation ni influence, une unité de style, ses matériaux propres ainsi que leurs traitements. En choisissant l'albâtre (blanc) comme matériau pour les réflecteurs, en s'imposant quatre formes primaires : le rectangle, le triangle, le quart de rond et le cube tronqué (auvent), Pierre Chareau opte, de manière définitive, pour une solution minimaliste renforcée par l'opposition métal (noir) albâtre (blanc).

 

Cet alphabet mis en place, l'emploi, le ré-emploi, l'inversion de sens ou le positionnement spatial de telle ou telle figure suffisent á eux seuls pour créer à l'infini lampes, appliques, suspensions ou rampes lumineuses. Prenons pour exemple le bloc "auvent" : six appliques, deux suspensions, une rampe lumineuse seront créées à partir d'un module unique. Mis deux par deux de face ou de profil, l'un au dessus de l'autre ou seul. Neuf possibilités éclairantes, complémentaires et non répétitives, seul le support métallique (noir) change de forme ou de proportion pour de réduire ainsi à une simple attache, laissant le module d'albâtre émerger du mur comme une extension minéralogique luminescente venue d'ailleurs, réduit à la seule solidité de sa masse purement géométrique qu'une minuscule attache noire retient d'une chute inévitable.

 

Par ce choix, Pierre Chareau privilégie une méthode de travail qui ne se base plus sur une recherche de forme mais sur son emploi, le positionnement devient signifiant et prédominant par rapport à la forme.